Dans les années 1940, en pleine tempête martiale, vivait à Clinchamp une
femme que l'on surnommait "la Joconde" du fait de sa chevelure brune intense et
de son charme florentin.
Tandis que la France tremblait face à l'envahisseur allemand, la vivante
peinture menait une existence détachée et facile, jouissant sans restriction des
faveurs de l'ennemi. Sa beauté lui conférant tous les privilèges, elle en usait
aussi bien pour améliorer l'ordinaire que pour goûter aux ivresses
interdites.
Avec l'habitude de l'opulence et du confort, même les abus passaient pour
des dus à ses yeux. Grâce à ce sésame octroyé par sa seule naissance, même en
pleine tourmente elle osait ouvrir toutes les portes. Aucune ne lui résistait.
Si bien qu'elle estimait normal d'être si bien reçue à la kommandantur.
Et surtout, si bien récompensée pour ses services...
Bref, l'infâme collaborait allègrement : chez elle il y avait du beurre et
de la bonne soupe tous les jours. Les galants en vert-de-gris se succédaient
dans son alcôve. Epanouie, l'âme légère, la bourse engraissée, la vie était
belle pour l'occupée. Les rires alliés à la bonne chère ne faisaient
qu'embellir la française... Elle méritait effectivement d'être peinte et exposée
dans les plus prestigieux musées !
Les "temps difficiles" pour elle se maintenaient au beau fixe. Ce qui,
évidemment, faisait jaser dans le village. Cependant même ses détracteurs,
résistants ou simples citoyens, ne pouvaient nier l'irrésistible attraction
qu'exerçait sur eux la traîtresse, aussi ignobles que fussent ses actes.
Cette figure locale présentait en outre des facettes sombres et éclatantes,
ce qui formait des contrastes aussi révoltants que fascinants. Par exemple,
lorsqu'elle se promenait le soir seule à travers les bois, on aurait dit une fée
partant à la rencontre d'elfes. Sa face de muse devenait onirique sous les
frondaisons et son corps de déesse se confondant avec les troncs dans la brume
prenait des allures irréelles. Ou bien quand elle se baignait dans quelque
étang, la vision ressemblait à un tableau de Watteau ! Heureux le chasseur qui
avait pu la surprendre au détour d'un chemin en train de s'ébattre dans les
flots ! Pour lui, cela équivalait à épier du gibier de l'Olympe.
Ha ! Qu'on était loin des sinistres réalités de la guerre devant ce rêve
éveillé !
Difficile, même pour un coeur meurtri par ses outrages commis envers la
France et ses coopérations et coucheries avec l'adversaire, de rester de marbre
face à tant d'attraits...
L'idée de devoir exécuter l'incarnation du chef-d'oeuvre de Vinci ne
plaisait pas particulièrement aux hommes, même sous les pires orages du
siècle.
A la Libération, elle fut épargnée.
Mais désormais on l'appelait "la face de Bosch".
(De Jérôme Bosch)
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